Certaines phrases nous séduisent immédiatement. Elles sonnent juste, elles frappent, elles semblent contenir une vérité profonde en quelques mots. La citation attribuée à Rûmî en fait partie. Et pourtant, comme toutes les phrases inspirantes, elle peut aussi être mal comprise si on la réduit à un slogan.
Car “se changer soi-même” ne signifie pas se taire, tout accepter, ou détourner les yeux de ce qui blesse. Ce n’est pas non plus renoncer à agir dans le monde ou à poser des limites dans ses relations. En revanche, cette phrase nous renvoie à une question beaucoup plus dérangeante qu’il n’y paraît :
Combien de fois voulons-nous changer l’autre avant d’avoir accepté de nous regarder nous-mêmes ?
Dans nos relations, ce mouvement est fréquent. Nous voyons ce que l’autre devrait comprendre, modifier, dépasser, reconnaître. Nous voudrions qu’il soit plus attentif, plus mature, plus cohérent, plus délicat, plus honnête, plus spirituel parfois. Nous savons ce qu’il “devrait” faire pour que le lien soit plus simple, plus juste, plus apaisé.
Alors nous expliquons. Nous argumentons. Nous insistons. Nous conseillons. Nous tentons d’ouvrir les yeux de l’autre sur ce qu’il ne voit pas. Et, si cela ne fonctionne pas, nous nous agaçons de son manque de conscience, de son immaturité ou de sa fermeture.
Bien sûr, il arrive que notre regard soit juste. Il arrive que l’autre soit effectivement de mauvaise foi, blessant, fuyant ou incohérent. Le problème n’est donc pas de voir clair. Le problème commence lorsque toute notre énergie se concentre sur la transformation de l’autre, comme si notre paix dépendait de son évolution.
À cet endroit, la relation cesse d’être un lieu de rencontre. Elle devient un chantier de correction.
Vouloir aider, alerter ou nommer un problème n’est pas en soi malsain. Mais vouloir changer l’autre à tout prix cache parfois autre chose de moins flatteur :
une difficulté à tolérer ce qui nous échappe,
un besoin de contrôle,
la peur d’être impuissant,
le refus d’accepter les limites de l’autre,
ou encore l’espoir secret qu’en le transformant, nous n’aurons pas à affronter notre propre inconfort.
Car tant que le problème est chez l’autre, nous restons dans une position familière : celle de celui qui voit, qui sait, qui comprend, qui attend. Nous pouvons continuer à analyser ses manques, commenter ses résistances, dénoncer ses angles morts… sans avoir à regarder de trop près ce que cette relation réveille en nous.
Or c’est souvent là que se joue le vrai travail.
Nous aimerions parfois que l’autre change non pas seulement pour son bien, mais parce que sa façon d’être nous confronte à quelque chose de difficile :
à notre peur de ne pas être choisi,
à notre besoin de reconnaissance,
à notre impatience,
à notre sentiment d’injustice,
à notre incapacité à lâcher,
à notre difficulté à poser une limite claire,
ou à quitter un lien qui ne nous respecte pas.
Autrement dit : nous voudrions que l’autre change pour ne plus ressentir ce que sa présence, son silence, sa froideur, son chaos ou son instabilité viennent toucher en nous.
C’est humain. Mais tant que nous ne le voyons pas, nous risquons de faire porter à l’autre la responsabilité de notre agitation intérieure.
Il y a dans la volonté de changer quelqu’un une violence discrète, parfois invisible à nos propres yeux. Même lorsqu’elle se présente sous les traits de la bienveillance, du conseil, de la lucidité ou de l’amour, elle peut contenir un message implicite : “tel que tu es aujourd’hui, tu ne me conviens pas tout à fait.”
Certaines personnes se sentent alors observées, corrigées, évaluées, voire subtilement façonnées. Elles n’ont plus le sentiment d’être rencontrées, mais d’être travaillées. Et plus nous insistons, plus elles se défendent, se ferment, se justifient ou s’éloignent.
Le lien s’abîme alors des deux côtés :
celui qui veut changer l’autre s’épuise, se durcit, se déçoit ;
celui qui se sent visé se crispe, résiste ou se retire.
À force de vouloir améliorer la relation par la correction, on finit parfois par détruire ce qui permettait encore la rencontre.
Quand Rûmî écrit : « Aujourd’hui, je suis sage, alors je me change moi-même », il ne nous invite pas à devenir passifs ou à tout excuser. Il nous renvoie à une responsabilité plus exigeante.
Se changer soi-même, ce n’est pas s’accuser de tout. C’est se demander :
Qu’est-ce que cette relation réveille en moi ?
Pourquoi ai-je tant besoin que l’autre évolue ?
Qu’est-ce que je refuse de voir, de sentir ou de trancher ?
Où est ma part de contrôle, d’attente, de sauvetage, d’illusion ?
Suis-je en train de demander à l’autre de devenir quelqu’un d’autre pour que je puisse enfin me sentir en paix ?
Ces questions ne dédouanent pas l’autre de ses actes. Elles nous empêchent simplement de faire de sa transformation la condition de notre propre équilibre.
Il faut être clair sur un point : renoncer à changer l’autre ne signifie pas tout tolérer.
Cela ne veut pas dire rester dans une relation qui blesse.
Cela ne veut pas dire se taire face au mépris, à la manipulation, à l’infidélité, à la violence ou au non-respect.
Cela ne veut pas dire sourire spirituellement pendant que l’on se trahit soi-même.
Parfois, le vrai changement intérieur consiste justement à cesser de vouloir convaincre, réparer ou sauver… pour poser enfin une limite, prendre de la distance, nommer clairement ce qui n’est plus acceptable, ou quitter une dynamique qui nous détruit.
Se changer soi-même, dans ces cas-là, ce n’est pas devenir plus docile.
C’est devenir plus lucide.
Il est possible d’aimer quelqu’un, de voir ses angles morts, de souffrir de certains de ses comportements… sans pour autant faire de lui notre projet de transformation.
Nous ne sommes pas responsables de la croissance intérieure de ceux que nous aimons. Nous pouvons parler, témoigner, proposer, alerter parfois. Mais nous ne pouvons ni forcer une prise de conscience, ni fabriquer une maturité, ni imposer un chemin intérieur à quelqu’un qui n’est pas prêt à le prendre.
Il y a un moment où l’amour demande moins de corriger… et davantage de discerner.
Discerner ce qui m’appartient et ce qui ne m’appartient pas.
Ce que je peux exprimer et ce que je dois cesser d’attendre.
Ce que je peux accueillir et ce que je ne dois plus supporter.
Ce qui relève d’un accompagnement possible… et ce qui relève d’un sauvetage épuisant.
Peut-être que la sagesse ne consiste pas à ne plus voir les défauts du monde ou les manquements de ceux qui nous entourent. Peut-être qu’elle commence plutôt lorsque nous cessons de croire que notre paix dépend de leur transformation.
Lorsque nous acceptons de nous demander :
Que suis-je appelé à travailler en moi, ici, maintenant, dans cette relation ?
Pas pour me culpabiliser.
Pas pour me taire.
Pas pour excuser l’inexcusable.
Mais pour ne plus remettre entre les mains de l’autre la clé de mon apaisement.
Vouloir changer le monde, les autres, son partenaire, ses enfants, ses proches, ses collègues… peut parfois donner le sentiment d’agir. Mais se changer soi-même demande souvent plus de courage.
Parce que cela oblige à quitter la position confortable de celui qui voit ce que l’autre devrait devenir.
Et à entrer dans un territoire plus inconfortable : celui où l’on accepte enfin de regarder ce que l’on a soi-même à transformer. Et c’est peut-être là, en effet, que commence une forme de sagesse.
©Corinne Brossier
Image : "La crypte, le secret" Acrylique sur papier 2017, © Corinne Bossier
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