À force de combattre les ténèbres,
ne risquons-nous pas de leur ressembler ?
Entre nos blessures, nos certitudes et notre capacité d'aimer ...
Nous parlons souvent du mal comme de quelque chose qui se trouve à l'extérieur de nous : dans les comportements des autres, dans leurs erreurs, leurs convictions, leurs injustices, leurs contradictions. Nous le dénonçons, nous le combattons, parfois avec une énergie considérable.
Mais une question mérite peut-être d'être posée :
À force de combattre ce que nous considérons comme les ténèbres de ce monde, ne risquons-nous pas, parfois, de leur ressembler ?
Lorsque nous répondons à la haine par la haine, au mépris par le mépris, à l'intolérance par une autre forme d'intolérance, que sommes-nous réellement en train de
transformer ?
Et lorsque nous prétendons défendre l'amour, la paix ou la vérité, mais que nos paroles et nos actes blessent, humilient ou condamnent, que reste-t-il des valeurs que nous affirmons servir ?
La rancune, l'orgueil, la jalousie, la peur ou le jugement font partie des expériences humaines ... Nous pouvons tous les éprouver.
Le problème n'est pas nécessairement leur apparition, mais la place que nous leur donnons et ce que nous choisissons d'en faire.
Une blessure entretenue par la rancune peut finir par occuper une place considérable dans notre existence :
La peur peut nous conduire à contrôler ce que nous redoutons de perdre.
L'orgueil peut nous empêcher de reconnaître une erreur.
Le jugement peut nous priver de la possibilité de comprendre.
Et la jalousie peut transformer un lien précieux en terrain de suspicion.
À force de nourrir ces états intérieurs, nous risquons parfois d'appauvrir ce qui nous relie à la vie : notre confiance, notre ouverture, notre capacité d'aimer et de nous laisser aimer.
C'est en ce sens, symboliquement, que l'on pourrait parler de « nourrir la mort ».
Non pas la mort physique, ni une quelconque condamnation morale, mais l'extinction progressive de certaines de nos qualités humaines.
À l'inverse, choisir l'humilité, la responsabilité, l'authenticité, la compassion ou le pardon peut nous aider à retrouver davantage de liberté intérieure.
Cela ne signifie pas devenir irréprochable. Cela signifie apprendre à ne plus laisser nos blessures décider systématiquement de nos comportements.
Il arrive que nous portions longtemps des blessures dont nous ne mesurons pas toutes les conséquences :
Une trahison ancienne peut rendre la confiance difficile.
Un rejet peut nous pousser à rechercher constamment des preuves d'amour.
Une humiliation peut nous rendre particulièrement sensibles à la contradiction.
Une peur de l'abandon peut nous conduire à retenir ce qui aurait besoin de respirer.
Ces réactions ont parfois été, à un moment de notre histoire, des façons de nous protéger.
Mais ce qui nous a aidés à survivre à une expérience douloureuse peut devenir, avec le temps, un obstacle à notre épanouissement. Et parfois, sans le vouloir, nous faisons subir à ceux que nous aimons les conséquences de blessures qu'ils n'ont pas provoquées.
N'attendons pas que nos blessures abîment ce que nous aimons pour accepter d'en prendre soin.
Les reconnaître demande du courage.
Les comprendre demande parfois du temps, de l'aide et beaucoup de patience.
Mais les ignorer ne les rend pas nécessairement moins influentes.
Il ne s'agit pas de se culpabiliser pour ce que nous avons vécu.
Il s'agit de retrouver progressivement la possibilité de choisir ce que nous en faisons.
Il est souvent plus facile de repérer les contradictions des autres que les nôtres.
Nous savons reconnaître leur orgueil, leur intolérance, leur manque d'empathie ou leur besoin de contrôle.
Mais sommes-nous toujours aussi attentifs à ces mêmes tendances lorsqu'elles se manifestent en nous ?
Nous pouvons défendre la liberté tout en supportant difficilement que quelqu'un pense autrement.
Réclamer le respect tout en méprisant ceux qui nous contredisent.
Parler d'amour tout en cherchant à imposer notre manière d'aimer.
Et dénoncer les certitudes des autres sans jamais interroger les nôtres.
Cela ne signifie pas que toutes les opinions se valent, ni qu'il faudrait renoncer à dénoncer l'injustice. Il existe des comportements auxquels nous devons nous opposer, des limites à poser et des personnes dont il est parfois nécessaire de se protéger.
Mais nous pouvons refuser un comportement sans chercher à détruire celui qui l'adopte.
Nous pouvons défendre nos convictions sans humilier.
Nous pouvons être fermes sans devenir cruels.
Le véritable courage n'est peut-être pas seulement de reconnaître ce qui nous semble mauvais dans le monde, mais aussi d'oser regarder ce qui, en nous, pourrait contribuer à l'entretenir.
Cette question me semble particulièrement importante.
Combien de temps passons-nous à vouloir convaincre les autres ?
À leur démontrer qu'ils se trompent, qu'ils devraient penser autrement, vivre différemment, adopter nos convictions ou reconnaître notre vérité ?
Et combien de temps consacrons-nous réellement à les comprendre ?
À les écouter sans préparer immédiatement notre réponse ?
À reconnaître leur humanité derrière leurs contradictions ?
À leur témoigner du respect, même lorsque nous ne partageons pas leurs idées ?
Convaincre n'est pas nécessairement une mauvaise chose. Les échanges d'idées peuvent nous enrichir, nous faire évoluer et nous aider à sortir de nos erreurs.
Mais lorsque convaincre devient plus important que comprendre, la relation risque de se transformer en rapport de force.
Il ne s'agit plus de rencontrer l'autre.
Il s'agit d'obtenir son adhésion.
Or, nous pouvons avoir raison sur un sujet et manquer profondément de justesse dans la manière de nous adresser à quelqu'un.
À quoi bon défendre l'amour si, pour faire triompher nos convictions, nous oublions d'aimer ?
Il est relativement facile de témoigner de l'affection à ceux qui nous ressemblent, nous approuvent et nous traitent avec douceur.
Mais qu'en est-il de ceux qui nous dérangent ?
De ceux qui nous contredisent ?
De ceux dont les comportements révèlent des peurs, des rigidités ou des blessures que nous ne comprenons pas toujours ?
Pouvons-nous continuer à reconnaître leur humanité sans pour autant cautionner leurs actes ?
Aimer, dans ce contexte, ne signifie pas éprouver de l'affection pour tout le monde. Cela ne signifie pas rester auprès d'une personne qui nous maltraite, ni accepter l'inacceptable.
Cela peut simplement vouloir dire refuser de réduire un être humain à ce que nous condamnons chez lui.
Reconnaître qu'une personne peut se tromper, parfois gravement, sans que cela nous oblige à nourrir de la haine à son égard ...
Et comprendre que la compassion peut parfaitement coexister avec la fermeté, la distance et la protection de soi.
Nous pouvons souhaiter qu'une personne retrouve davantage de conscience sans nous donner pour mission de la sauver.
Car chacun demeure responsable de son propre chemin.
Il serait naïf de croire que les seules transformations individuelles suffisent à résoudre toutes les injustices, les violences ou les difficultés de notre monde.
Nous avons aussi besoin d'actions collectives, de responsabilités partagées, de décisions concrètes et de cadres protecteurs.
Mais les transformations collectives ne sont pas étrangères à ce que nous cultivons individuellement.
Nos attitudes influencent nos relations.
Nos relations influencent nos familles, nos communautés et les milieux dans lesquels nous évoluons.
La peur peut se transmettre.
Le mépris aussi.
Mais la confiance, le respect, le courage et la bienveillance peuvent également circuler.
Peut-être ne changerons-nous pas le monde simplement en changeant notre regard, mais nous pouvons déjà modifier la manière dont nous y
participons :
En choisissant de ne pas répondre systématiquement à la blessure par une autre blessure.
En reconnaissant nos erreurs lorsqu'elles nous apparaissent.
En prenant soin de ce qui, en nous, demande à être compris et apaisé.
En cessant de considérer chaque désaccord comme un combat à remporter.
Et en nous souvenant que les valeurs les plus élevées ne prennent véritablement sens que lorsqu'elles trouvent une place dans nos actes.
Nous ne pouvons pas réécrire tout ce que nous avons vécu.
Nous ne pouvons pas effacer toutes nos erreurs, réparer toutes les relations ni empêcher toutes les souffrances, mais nous pouvons parfois choisir une autre manière de répondre à ce qui nous traverse.
Un peu moins de rancune.
Un peu moins de certitudes sur ce que les autres devraient être.
Un peu plus de lucidité sur nos propres contradictions.
Un peu plus de courage pour reconnaître nos blessures et en prendre soin.
Un peu plus d'attention à ce que nous risquons de détruire en voulant avoir raison.
Il n'est pas toujours possible de se réconcilier.
Il n'est pas toujours souhaitable de rester.
Mais il reste possible de ne pas laisser la haine décider de toute notre vie intérieure.
Et peut-être est-ce déjà une manière de choisir la vie.
Nous avons passé tant de temps à vouloir convaincre, corriger ou combattre. Combien de temps avons-nous réellement consacré à aimer ?
Il n'est pas nécessaire d'attendre d'être parfaitement apaisés, guéris ou sages pour commencer.
Il nous reste du temps pour aimer.
Et peut-être aussi pour apprendre à le faire autrement.
© Corinne Brossier
Photo en-tête et pied : "il nous reste du temps pour aimer"
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