D’AMOUR ET DE LAIT
De ce qui nous a nourris …
et de ce dont nous avons parfois encore besoin
On nourrit les tout-petits de lait et d’amour.
Puis ils grandissent.
Ils deviennent autonomes, apprennent à se débrouiller, à aimer, à travailler, à prendre soin des autres.
Mais que devient, une fois adulte, cette part de nous qui a parfois encore besoin d’être rassurée, accueillie, entourée ?
Que faisons-nous lorsqu’une situation présente vient soudain réveiller une vulnérabilité beaucoup plus ancienne ?
. Un silence qui dure.
. Quelqu’un qui s’éloigne.
. Une réponse qui ne vient pas.
. Un changement de ton.
. Le sentiment de ne plus compter.
. Une porte qui semble se fermer.
Et soudain, notre réaction paraît disproportionnée à ce qui vient réellement de se produire. Nous pouvons nous sentir abandonnés, rejetés, inquiets, en colère ou profondément tristes, parfois sans comprendre pourquoi.
Nous parlons souvent de « blessures d’enfance ». Je préfère être prudente avec cette expression. Parce que tout ce que nous avons ressenti enfant ne correspond pas nécessairement à ce qui s’est objectivement passé.
Il peut y avoir eu un véritable manque, une absence, une insécurité ou une carence.
Mais il peut également y avoir eu l’expérience subjective d’un manque.
Un enfant ne possède pas encore toutes les capacités d’un adulte pour comprendre ce qu’il vit. Il ne sait pas nécessairement que sa mère est épuisée plutôt qu’indifférente.
Que son père est préoccupé plutôt que distant à cause de lui.
Qu’une séparation est temporaire.
Qu’un adulte peut aimer profondément et être momentanément indisponible.
L’enfant ressent avant de pouvoir contextualiser. Cela ne signifie pas que son interprétation était nécessairement exacte. Mais ce qu’il a ressenti, lui, était réel.
Et certaines situations de notre vie adulte peuvent parfois réveiller cette sensation ancienne.
Lorsque cela arrive, notre réflexe d’adulte est souvent de nous raisonner :
« C’est ridicule. »
« Je devrais être capable de gérer ça. »
« À mon âge, je ne vais quand même pas réagir comme ça. »
Mais peut-être existe-t-il une autre possibilité.
Au lieu de nous demander immédiatement comment faire disparaître cette vulnérabilité, nous pouvons commencer par reconnaître :
« Quelque chose en moi ne se sent pas en sécurité en ce moment. »
Sans lui donner nécessairement raison sur toute l’histoire.
Sans transformer une émotion en vérité.
Sans non plus la mépriser.
Et peut-être est-ce là que nous pouvons, symboliquement, retrouver le lait et l’amour.
Non pas se materner indéfiniment.
Non pas demander aux autres de réparer notre enfance.
Non pas considérer que toute contrariété mérite consolation.
Mais apprendre à nous apporter ce qui manque momentanément lorsque nous nous sentons fragilisés :
. un peu de douceur plutôt que du jugement ;
. du temps avant de réagir ;
. une parole intérieure rassurante ;
. un retour au corps et à ce qui est réellement présent ;
. la possibilité de différer une décision lorsque l’émotion est trop forte ;
et parfois simplement reconnaître : « Là, quelque chose me touche plus profondément que je ne l’aurais imaginé. »
Cela ne nous rend pas moins adultes. Peut-être même est-ce une manière profondément adulte de prendre soin de soi.
Il y a cependant une idée qui me semble importante.
Nous entendons beaucoup aujourd’hui :
« C’est à toi de te donner ce dont tu as besoin. » ...
Oui, mais pas exclusivement.
Nous sommes aussi des êtres de relation, et parfois, nous repérons chez quelqu’un que nous aimons ce moment très particulier où l’adulte solide, raisonnable et autonome devient soudain un peu plus vulnérable.
Nous pouvons alors choisir de ne pas exploiter cette vulnérabilité.
. Ne pas nous en moquer.
. Ne pas lui faire la leçon.
. Ne pas nécessairement chercher à tout résoudre.
. Simplement être là avec un peu plus de douceur.
. Une main.
. Une présence.
Ou quelques mots : « Je vois que c’est difficile pour toi. Je suis là. »
Cela ne signifie pas prendre l’autre en charge, encore moins accepter tous ses comportements sous prétexte qu’il souffre.
Comprendre une vulnérabilité n’oblige jamais à accepter ce qui nous blesse.
Nous pouvons accueillir une émotion tout en maintenant une limite.
Être compatissants sans devenir responsables de l’équilibre émotionnel de l’autre.
Rassurer ponctuellement sans devenir son unique source de sécurité.
Peut-être avons-nous parfois une conception étrange de la maturité, comme si devenir adulte signifiait ne plus jamais avoir besoin d’être rassuré, entouré, consolé ou simplement accueilli.
Mais l’autonomie n’est pas nécessairement l’absence de besoin. Elle pourrait aussi être cette capacité à reconnaître nos moments de vulnérabilité sans leur abandonner les commandes de notre vie.
À savoir nous apporter nous-mêmes un peu de ce lait et de cet amour.
À savoir parfois les recevoir.
Et à savoir les offrir lorsque nous reconnaissons chez l’autre ce moment où quelque chose vacille.
Pas pour redevenir des enfants.
Pas pour transformer nos proches en parents.
Mais parce que, même devenus grands, nous continuons parfois à avoir besoin les uns des autres.
Et peut-être qu’aimer, c’est aussi cela :
Savoir reconnaître le moment où derrière l’adulte qui tient debout, quelque chose demande simplement à être tenu avec un peu plus de douceur.
© Corinne Brossier
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