L’OUVERTURE N’EXCLUT PAS LE DISCERNEMENT
Vous lisez quelques lignes censées parler de vous.
Une description de personnalité, un horoscope, le résultat d’un test, une publication sur les réseaux sociaux, peut-être une information présentée comme personnalisée …
Et soudain cette impression :
« Mais c’est exactement moi ! »
Certains mots semblent toucher tellement juste qu’il devient difficile d’imaginer qu’ils auraient pu être écrits pour quelqu’un d’autre. Et pourtant …
C’est précisément ce phénomène qu’une expérience devenue célèbre en psychologie a mis en évidence il y a plus de soixante-dix ans.
À la fin des années 1940, le psychologue américain Bertram Forer fait passer un questionnaire de personnalité à ses étudiants. Quelque temps plus tard, chacun reçoit ce qu’il pense être une analyse personnalisée établie à partir de ses réponses.
Les étudiants évaluent très favorablement la pertinence du portrait. Il y a simplement un détail qu’ils ignorent : ils ont tous reçu le même texte.
Celui-ci était constitué de formulations suffisamment générales pour que beaucoup puissent s’y reconnaître.
Forer voulait ainsi montrer les limites de ce qu’il appelait la validation personnelle : le fait qu’une personne reconnaisse quelque chose d’elle-même dans une description ne suffit pas à démontrer que la méthode ayant produit cette description est valide Astronomy Magazine
Ce phénomène sera ensuite largement désigné sous le nom d’effet Forer, ou effet Barnum Wiley Online Library
Prenons quelques exemples :
. Vous êtes sensible, mais vous savez vous montrer forte lorsque les circonstances l’exigent.
. Vous appréciez la présence des autres, mais vous avez aussi besoin de moments de solitude.
. Vous avez parfois douté de certaines décisions que vous avez prises.
. Vous avez besoin d’être reconnue, même si vous n’aimez pas dépendre du regard des autres.
Probablement pouvons-nous être nombreux à nous reconnaître dans au moins une partie de ces phrases.
Elles ne sont pas nécessairement fausses.
C’est justement ce qui les rend intéressantes.
Elles sont simplement insuffisamment spécifiques pour permettre de conclure qu’elles décrivent particulièrement une personne plutôt qu’une autre.
Et lorsque quelques éléments correspondent très bien à notre expérience, nous pouvons devenir plus enclins à considérer l’ensemble du portrait comme pertinent. C’était déjà l’une des observations formulées par Forer dans son étude. Astronomy Magazine
L’effet Barnum ne concerne pas uniquement les personnes crédules ou peu instruites.
Il nous rappelle quelque chose de beaucoup plus ordinaire : lorsque nous lisons une description, nous la mettons spontanément en relation avec notre propre histoire.
Si je lis :
« Vous avez connu une période où vous avez dû vous montrer plus forte que vous ne le pensiez. »
je peux immédiatement retrouver dans ma mémoire ma période difficile.
La phrase, elle, ne contenait aucune information sur cet événement. C’est moi qui lui ai donné un visage, une époque, des émotions et une histoire.
Et voilà qu’une formulation assez générale devient soudain extrêmement personnelle.
Je ne le pense pas.
Et c’est précisément là que le sujet devient, à mes yeux, beaucoup plus intéressant.
Une phrase peut être générale et provoquer en nous une réflexion très singulière.
Un symbole peut nous conduire à regarder quelque chose auquel nous ne pensions pas.
Une image peut faire émerger une association.
Une lecture peut ouvrir une question.
Même une phrase trouvée par hasard peut parfois nous permettre de mettre des mots sur quelque chose que nous ressentions confusément.
Sa valeur ne réside alors pas nécessairement dans sa capacité à révéler une vérité cachée sur nous. Elle peut simplement résider dans ce qu’elle nous permet d’explorer.
Et ce n’est pas tout à fait la même chose.
C’est probablement la distinction que je trouve la plus importante.
« Cela me parle » n’est pas tout à fait la même chose que « cela démontre que c’est vrai ».
Je peux ressentir une résonance très forte avec une parole.
Je peux avoir une intuition.
Je peux être profondément touchée par un symbole.
Je peux même éprouver cette étrange sensation que quelque chose « tombe juste ».
Tout cela appartient à mon expérience. Mais l’interprétation que j’en fais constitue une étape supplémentaire. Et il peut être précieux de conserver entre les deux un petit espace de liberté. Un espace dans lequel je peux me demander :
Qu’est-ce qui m’a précisément touchée ?
Qu’est-ce que cette phrase vient réveiller ou éclairer en moi ?
Qu’est-ce qui appartient au message lui-même et qu’est-ce que j’y ai ajouté à partir de mon histoire ?
Existe-t-il une autre manière de l’interpréter ?
Cette question m’intéresse particulièrement parce que je travaille moi-même dans un univers où l’intuition, le symbolique et l’énergétique ont leur place. Je n’éprouve donc aucun besoin de choisir entre deux positions extrêmes : tout croire ou tout rejeter.
Nous pouvons accueillir une intuition sans la transformer immédiatement en certitude, utiliser un symbole sans lui demander de décider à notre place, être sensible à quelque chose que nous ne savons pas expliquer sans inventer une explication simplement pour combler cet inconnu.
Et surtout, nous pouvons garder cette phrase merveilleusement simple à notre disposition :
« Je ne sais pas. »
Elle ne ferme aucune porte.
Elle évite simplement d’appeler « vérité » ce qui est encore une perception, une intuition ou une hypothèse.
Lorsque quelque chose me touche fortement, j’aime finalement pouvoir distinguer :
Ce que j’ai observé.
Ce que j’ai ressenti.
Ce que j’en ai interprété.
Ce que je sais réellement.
Ces quatre dimensions peuvent parfaitement dialoguer.
Elles peuvent même s’enrichir mutuellement.
Mais elles ne sont pas interchangeables.
Une émotion est réelle en tant qu’émotion.
Une intuition est réelle en tant qu’expérience intérieure.
Une interprétation peut être féconde.
Aucune de ces choses ne constitue automatiquement une preuve de l’explication que nous lui donnons. Et reconnaître cette différence ne retire rien à la richesse de notre monde intérieur.
Au contraire, cela nous permet de l’explorer sans avoir besoin de transformer chacune de nos perceptions en certitude.
Peut-être avons-nous parfois confondu ouverture d’esprit et absence de filtre.
Pourtant, être ouvert ne signifie pas devoir tout accepter, et exercer son discernement ne signifie pas devenir fermé, méfiant ou cynique.
Nous pouvons laisser une porte ouverte sans enlever les gonds.
Nous pouvons écouter sans adhérer immédiatement.
Explorer sans conclure trop vite.
Ressentir sans devoir tout expliquer.
Nous émerveiller sans renoncer à questionner.
Et parfois dire simplement : « Cela me parle profondément. Mais qu’est-ce que j’en sais réellement ? »
Ce n’est peut-être pas une contradiction.
C’est peut-être précisément cela, le discernement.
© Corinne Brossier
Photo en-tête et pied : "Kivoitou" Acrylique sur papier
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