L’EFFET DE RUCHE : QUAND LE GROUPE PENSE À NOTRE PLACE
Être avec les autres sans renoncer à son propre discernement
Nous sommes des êtres sociaux.
Nous avons besoin d’appartenir, de partager, d’échanger, de nous reconnaître dans des personnes qui nous ressemblent.
Et heureusement.
Mais il existe une différence entre appartenir à un groupe et lui abandonner progressivement notre capacité de penser par nous-mêmes.
C’est là que l’image de la ruche devient intéressante.
Dans une ruche, chaque abeille participe à quelque chose qui la dépasse. Chez les humains, le collectif peut lui aussi produire une véritable intelligence : confronter des expériences, réunir des connaissances différentes, faire émerger des solutions auxquelles aucun individu n’aurait pensé seul.
La recherche sur ce que l’on appelle la « sagesse des foules » montre d’ailleurs qu’un groupe peut produire d’excellents jugements lorsque certaines conditions sont réunies, notamment la diversité des points de vue et l’indépendance des personnes qui le composent. ScienceDirect
Le problème n’est donc pas la foule.
Le problème commence lorsque, pour continuer à lui appartenir, nous cessons progressivement de penser indépendamment.
Nous connaissons probablement tous cette expérience.
Une opinion est exprimée dans un groupe.
Plusieurs personnes acquiescent.
Puis d’autres.
Et soudain, exprimer une réserve devient beaucoup plus difficile.
Pas nécessairement parce que quelqu’un nous interdit de parler.
Mais parce qu’une autre question apparaît silencieusement :
« Que va-t-il se passer si je ne pense pas comme eux ? »
Vais-je paraître ignorant ?
Déloyal ?
Naïf ?
Difficile ?
Moins évolué ?
Vais-je encore appartenir au groupe ?
Nous pouvons alors commencer à nous taire.
Puis à acquiescer.
Et parfois finir par défendre une idée que nous n’avions jamais réellement examinée.
La psychologie sociale connaît différents phénomènes proches de cette dynamique, notamment le conformisme, le suivisme et, dans certains groupes très cohésifs, ce que l’on appelle la « pensée de groupe ». Lorsque les jugements cessent d’être suffisamment indépendants, les erreurs peuvent se renforcer mutuellement au lieu de se corriger. Springer Nature Link
Les réseaux sociaux rendent le phénomène particulièrement visible.
Un contenu est partagé des milliers de fois.
Une affirmation est répétée.
Les commentaires vont presque tous dans le même sens.
Et quelque chose en nous peut commencer à penser :
« S’ils sont si nombreux à le dire, il doit bien y avoir quelque chose de vrai. »
Peut-être.
Mais le nombre de personnes convaincues d’une chose ne constitue pas, à lui seul, une preuve de sa véracité.
Inversement, être seul à penser quelque chose ne signifie pas que nous avons raison.
Le discernement ne consiste donc pas à penser contre le groupe.
Ce serait encore lui permettre de déterminer notre position.
Il consiste à conserver suffisamment d’espace intérieur pour pouvoir penser dans le groupe.
C’est probablement la nuance la plus importante.
Il serait facile de conclure :
« Méfiez-vous des foules, pensez par vous-même. »
Mais ce serait beaucoup trop simple.
Un groupe composé de personnes ayant des connaissances et des perspectives différentes, capables de conserver un jugement relativement indépendant, peut au contraire produire une remarquable intelligence collective. C’est précisément l’une des conditions étudiées dans les travaux sur la « sagesse des foules ». PMC
La vraie question devient alors :
Est-ce que ce groupe nourrit ma réflexion… ou la remplace ?
Puis quelques autres :
Est-ce que je peux y exprimer un désaccord sans être immédiatement disqualifié ?
Puis-je dire « je ne sais pas » ?
Puis-je changer d’avis ?
Puis-je poser une question qui dérange le consensus ?
Est-ce que les informations contradictoires sont examinées… ou simplement rejetées parce qu’elles viennent « de l’extérieur » ?
Et surtout :
Est-ce que je pense encore ce que je dis lorsque personne autour de moi n’est là pour l’approuver ?
Non pas cultiver la méfiance envers les autres.
Non pas faire de l’individualisme une vertu absolue.
Mais préserver cet endroit en nous où une question peut encore exister lorsque tout le monde semble déjà avoir la réponse.
Nous pouvons appartenir sans nous dissoudre.
Écouter sans suivre automatiquement.
Partager une conviction sans en faire une vérité incontestable.
Changer d’avis sans nous sentir trahis par nous-mêmes.
Et parfois être d’accord avec tout le monde … simplement parce qu’après avoir réfléchi, nous sommes arrivés à la même conclusion.
Le libre arbitre ne consiste peut-être pas à penser différemment des autres.
Il consiste à pouvoir penser par soi-même, y compris lorsque l’on pense comme eux.
© Corinne Brossier
Photo en-tête et pieds "je choisis ma direction"
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