De la volonté de dominer à la liberté de choisir ses réactions
« Celui qui vainc les autres est fort ;
celui qui se vainc lui-même est puissant. »
Cette pensée, généralement associée à Lao Tseu, traverse les siècles parce qu'elle interroge notre manière de concevoir la force.
Nous associons volontiers la puissance à la capacité de s'imposer, de convaincre, de résister, de prendre le dessus ou de ne jamais céder.
Mais est-ce réellement une preuve de force que d'avoir toujours le dernier mot ?
Et que signifie, au fond, « se vaincre soi-même » ?
Nous avons tous rencontré des personnes pour lesquelles chaque désaccord semble devenir une épreuve de force.
Il faut avoir raison, convaincre, obtenir une reconnaissance ou faire admettre à l'autre qu'il se trompe.
Derrière cette attitude peuvent se cacher bien des choses : la peur de perdre la face, une difficulté à supporter la contradiction, un besoin de reconnaissance ou simplement des habitudes relationnelles profondément installées.
Mais chercher à dominer une discussion ne signifie pas nécessairement que l'on maîtrise ce qui se passe en soi.
On peut sembler très assuré tout en étant profondément déstabilisé par le moindre désaccord.
À l'inverse, une personne capable d'écouter une critique, de reconnaître une erreur ou de renoncer à une confrontation inutile peut faire preuve d'une force beaucoup plus discrète.
Il faut parfois davantage de courage pour ne pas entrer dans un rapport de force que pour chercher à le gagner.
L'expression « se vaincre soi-même » mérite toutefois d'être nuancée.
Car nos émotions ne sont pas des adversaires qu'il faudrait éliminer.
La colère peut signaler une limite franchie.
La peur peut attirer notre attention sur un danger réel ou sur une situation qui nous déstabilise.
La tristesse peut accompagner une perte, une déception ou un changement important.
Quant au désir, il fait aussi partie de ce qui nous pousse à vivre, à créer et à avancer.
Le problème n'est donc pas de ressentir. Il apparaît plutôt lorsque nos émotions, nos impulsions ou nos habitudes décident systématiquement à notre place.
Ressentir une émotion ne nous oblige pas à lui confier la direction de nos actes.
Nous pouvons être en colère sans chercher à blesser.
Nous pouvons avoir peur sans renoncer automatiquement.
Nous pouvons éprouver de la jalousie sans surveiller ni contrôler.
Nous pouvons être contrariés sans transformer chaque désaccord en conflit.
Cela ne signifie pas que nous réussirons toujours, mais chaque fois que nous parvenons à introduire un peu de conscience entre ce que nous ressentons et ce que nous faisons, nous retrouvons une marge de liberté.
Certaines situations réveillent en nous des réactions presque immédiates.
Une remarque nous blesse et nous répliquons.
Une critique nous déstabilise et nous cherchons à nous justifier.
Une contrariété survient et nous nous emportons.
Parfois, nous réalisons seulement après coup que notre réponse a été disproportionnée et ce moment de prise de conscience est déjà important.
Non pour nous accabler, mais pour comprendre ce qui s'est joué.
Qu'est-ce qui m'a réellement touché ?
Pourquoi cette parole a-t-elle provoqué une réaction aussi forte ?
Ai-je répondu à la situation présente ou à quelque chose qu'elle a réveillé en moi ?
Ces questions ne suppriment pas nos émotions, elles permettent simplement de mieux les comprendre.
Avec le temps, nous pouvons apprendre à reconnaître certains automatismes et, lorsque les circonstances le permettent, à choisir une réponse différente.
La maîtrise de soi n'est pas l'absence de réaction intérieure. C'est la possibilité de ne pas agir uniquement sous son impulsion.
Nous pouvons défendre fermement une idée sans chercher à humilier celui qui ne la partage pas.
Nous pouvons reconnaître un argument pertinent chez notre interlocuteur sans avoir le sentiment de perdre.
Nous pouvons aussi décider qu'une conversation n'aboutira à rien et choisir de ne pas la prolonger.
Ce n'est pas nécessairement céder.
C'est parfois comprendre que notre énergie mérite d'être consacrée à autre chose.
Mais attention : préserver sa paix intérieure ne signifie pas devoir se taire devant l'injustice ou accepter l'inacceptable.
Il existe des situations où prendre position, exprimer sa colère ou poser une limite ferme est parfaitement légitime.
La sagesse ne consiste pas à devenir une personne que rien ne dérange.
Elle consiste davantage à discerner quand agir, comment agir et ce que nous souhaitons réellement défendre.
Nous portons tous des contradictions.
Nous pouvons souhaiter être patients et perdre notre calme.
Vouloir être indépendants et rechercher l'approbation.
Défendre la liberté tout en éprouvant le besoin de contrôler certaines situations.
Aspirer à la paix tout en entretenant intérieurement des conflits anciens.
Reconnaître ces contradictions demande parfois davantage de courage que de les dissimuler, car il est souvent plus confortable de repérer les incohérences des autres que d'examiner les nôtres.
Mais se connaître ne devrait pas devenir une nouvelle exigence de perfection.
Nous ne sommes pas tenus d'être constamment sereins, raisonnables, détachés ou exemplaires.
Nous pouvons progresser sans nous maltraiter.
Nous pouvons reconnaître une erreur sans nous réduire à cette erreur.
Nous pouvons apprendre à mieux réagir sans nous reprocher d'avoir ressenti ce que nous avons ressenti.
La connaissance de soi ne devrait pas nous conduire à nous juger davantage, mais à devenir plus responsables et plus compréhensifs envers nous-mêmes.
Il existe des victoires qui ne se voient pas.
Celle de reconnaître que l'on s'est trompé.
Celle de présenter des excuses sincères.
Celle de ne pas répondre à une provocation.
Celle de dire non lorsque nous avons longtemps eu peur de déplaire.
Celle de quitter un rapport de force qui ne mène nulle part.
Ou encore celle de ne plus chercher à convaincre une personne qui ne souhaite pas entendre.
Ces gestes n'ont rien de spectaculaire. Ils ne suscitent pas nécessairement l'admiration, mais ils témoignent d'une évolution intérieure : nous cessons progressivement de laisser nos peurs, nos blessures, nos besoins de reconnaissance ou nos impulsions décider seuls de notre conduite.
Et cette évolution n'est jamais définitivement acquise.
Il y aura encore des moments de colère, de doute, de maladresse ou d'emportement.
La maturité n'efface pas notre humanité, elle peut simplement nous aider à mieux l'habiter.
Peut-être la plus grande victoire n'est-elle pas de nous vaincre, comme si nous étions notre propre ennemi.
Peut-être consiste-t-elle plutôt à nous connaître suffisamment pour ne plus être entièrement gouvernés par ce qui nous traverse :
À pouvoir ressentir sans nous laisser systématiquement emporter.
À défendre nos convictions sans chercher à dominer.
À poser nos limites sans vouloir punir.
À reconnaître nos fragilités sans leur abandonner toute notre liberté.
Car il existe une différence essentielle entre contrôler ce que nous ressentons et devenir responsables de ce que nous choisissons d'en faire.
La véritable force n'est peut-être pas de remporter une victoire sur soi-même. C'est de ne plus avoir besoin de se faire la guerre pour apprendre à vivre en accord avec soi.
© Corinne Brossier
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